Il est toujours étonnant de constater comme les choses les mieux
établies, les plus fermes en apparence, en viennent parfois à gondoler, à
onduler sous le regard pour se transfigurer et échapper finalement à ce en quoi
on voulait les enfermer. Que l’on regarde longuement : c’est l’instabilité
du monde qui se révèle à nous. Car les images, malgré leur fixité apparente,
défient le regard dans ce qu’il pose de certitudes, dans son autorité. Elles
font vaciller les jugements catégoriques qui construisent le monde, ceux-là que
nous dressons à chaque instant pour s’y appuyer comme les chauves-souris
sondent de leurs cris les volumes de la nuit.
Les dessins de F. K. ont quelque chose de sec, d’aride
parfois dans leur frontalité brute, dans les silhouettes dures qu’ils assènent.
La ponctuation qu’ils dressent les fait ressembler un peu à des caractères
frappés ; de ceux que l’on trouve de plus en plus rarement sur les tables
à casiers d’un typographe ou sur les tipons et emporte-pièce des tapissiers. C’est
que la noirceur du crayon ou de l’encre s’inscrit sur la clarté du papier en un
motif compact quoique réservé par endroit et modulé dans ses ombres, si bien
qu’on en viendra à parler de silhouettes mêlées, de motifs, presque
d’idéogrammes ; et dans leurs confusions végétales, anthropomorphes ou
géométriques, rêveuses ou construites, de chimères. Mais voilà, aussitôt
recensées les parties, observées les textures et jugé de l’ensemble, le
sentiment bascule. Les certitudes faseyent, avec notre aplomb, et offrent à voir un monde autre. Le dessin
vous happe. On en vient à cette étrange sensation que dans votre regard, c’est
l’image qui vous fixe, muettement. Est-ce le motif de la fenêtre, de
l’ouverture qui fait office de seuil et porte vers son au-delà ? Le jeu
enveloppant des ombres ? Les formes qui, dans leurs convulsions, vous
deviennent attachantes ? Ce n’est pas tant l’œil qui s’ajuste au monde que
le regard, c’est à dire la relation que l’on entretient avec le visible. Progressivement,
les dessins glissent de leur réalité froide, matérielle, vers une relation
particulière qui en fait un abîme ou une figure amicale. Ça vous arrive parfois
dans les couloirs des hôtels, à attendre
dans des chambres ordinaires en fixant un de ces reproductions habituelles de
peintres impressionnistes : un semeur de Van Gogh est venu à moi dans des
circonstances analogues. Michelet avait déjà noté dans La Mer, comme l’immobilité morne d’une berge peut révéler, pour peu
qu’on y arrête longuement le regard, une vie grouillante et riche. On en vient
à se demander si les images, pareilles au Portrait de Dorian Gray de Wilde, n’en
viendraient pas à vieillir à votre place pour peu que vous fassiez durer longuement
le regard.
image : Frédéric Khodja, Mélancolie, encre sur papier 2012. Galerie F. Besson, Lyon.






