31/05/12

sous le regard



Il est toujours étonnant de constater comme les choses les mieux établies, les plus fermes en apparence, en viennent parfois à gondoler, à onduler sous le regard pour se transfigurer et échapper finalement à ce en quoi on voulait les enfermer. Que l’on regarde longuement : c’est l’instabilité du monde qui se révèle à nous. Car les images, malgré leur fixité apparente, défient le regard dans ce qu’il pose de certitudes, dans son autorité. Elles font vaciller les jugements catégoriques qui construisent le monde, ceux-là que nous dressons à chaque instant pour s’y appuyer comme les chauves-souris sondent de leurs cris les volumes de la nuit.

Les dessins de F. K. ont quelque chose de sec, d’aride parfois dans leur frontalité brute, dans les silhouettes dures qu’ils assènent. La ponctuation qu’ils dressent les fait ressembler un peu à des caractères frappés ; de ceux que l’on trouve de plus en plus rarement sur les tables à casiers d’un typographe ou sur les tipons et emporte-pièce des tapissiers. C’est que la noirceur du crayon ou de l’encre s’inscrit sur la clarté du papier en un motif compact quoique réservé par endroit et modulé dans ses ombres, si bien qu’on en viendra à parler de silhouettes mêlées, de motifs, presque d’idéogrammes ; et dans leurs confusions végétales, anthropomorphes ou géométriques, rêveuses ou construites, de chimères. Mais voilà, aussitôt recensées les parties, observées les textures et jugé de l’ensemble, le sentiment bascule. Les certitudes faseyent, avec notre aplomb,  et offrent à voir un monde autre. Le dessin vous happe. On en vient à cette étrange sensation que dans votre regard, c’est l’image qui vous fixe, muettement. Est-ce le motif de la fenêtre, de l’ouverture qui fait office de seuil et porte vers son au-delà ? Le jeu enveloppant des ombres ? Les formes qui, dans leurs convulsions, vous deviennent attachantes ? Ce n’est pas tant l’œil qui s’ajuste au monde que le regard, c’est à dire la relation que l’on entretient avec le visible. Progressivement, les dessins glissent de leur réalité froide, matérielle, vers une relation particulière qui en fait un abîme ou une figure amicale. Ça vous arrive parfois dans les couloirs des hôtels,  à attendre dans des chambres ordinaires en fixant un de ces reproductions habituelles de peintres impressionnistes : un semeur de Van Gogh est venu à moi dans des circonstances analogues. Michelet avait déjà noté dans La Mer, comme l’immobilité morne d’une berge peut révéler, pour peu qu’on y arrête longuement le regard, une vie grouillante et riche. On en vient à se demander si les images, pareilles au Portrait de Dorian Gray de Wilde, n’en viendraient pas à vieillir à votre place pour peu que vous fassiez durer longuement le regard. 


image : Frédéric Khodja, Mélancolie, encre sur papier 2012. Galerie F. Besson, Lyon.

07/05/12

on y était


On était tous à la Bastille, engouffrés dans la foule à lancer le regard par dessus les épaules. Il y avait le bruit, les fumées rouges. Puis on a pris la route, on a suivi longuement les voitures sur l’autoroute vide à la lueur des phares. Tantôt on les remontait. De l’autre côté on y était aussi, l’air grave parce que des silhouettes passaient comme des ombres se retirent en un pivot sous le trajet des phares. Les voitures toujours, comme immobilisées sur cette route, dans cette nuit et qu’on remontait parfois. Alors on voyait l’homme au téléphone derrière la vitre. Des gens étaient passés devant tout ça que reprenait leur dialogue ou plutôt leurs affirmations à chacun que c’était un jeu, il semblait, l’un lançant à l’autre qui attrapait au vol, nuançant les nuances. On reprenait, nous on était là, d’autres personnes à la place des premières à nuancer des nuances, infiniment. Avec l’air pressé de ceux qui s’accrochent à leur filet de parole comme à une corde. Et parfois c’est comme si le jeu était que celui qui arriverait à bout de souffle ou à bout de mots devait lâcher la corde alors il reformulait sans cesse et répétait comme une incantation : ne pas lâcher la corde. Malgré tous ses efforts il y avait les barrières, les barrières maintenant au premier plan, une rue à peu près désertée sinon des camions sur le bord avec paraboles sur le toit, un gars disant. Ou peut être l’autre, un autre gars par dessus sa voix à lui, l’invitant à dire et disant à sa place plusieurs fois à la suite la rue presque vide. Priorité au directe il avait été répondu au premier, coupé net alors qu’il avait commencé à se saisir de la corde, qu’il montrait lui aussi comme à son tour il allait s’y accrocher aussi longuement que possible, même les phrases épuisées, les reformulations et les nuances répétées. Priorité au direct, l’autre avait compris, n’avait pas insisté. La voiture filait toujours sur l’autoroute vide et la voix l’accompagnait qui disait quelque chose comme ça : « la route », ou « le trajet », « se rendre quelque part ». Nous on était là, on avait entendu plusieurs fois à la suite avec le ton : « la France » ou quelque chose comme « la Patrie », être français, compatriote. On nous avait parlé, on était comme frères. Et c’était une tristesse. Il nous disait son amour pour nous tous, comme il allait falloir être fort. Une tristesse. Mais cet écoeurement aussi de ces mots de France et de Patrie, fier d’être français. Toujours eu du mal à se rattacher à ce genre d’image magnifique, orgueilleuse. Nous quand on se croisaient avec chacun sa langue maternelle et donc partageant un anglais approximatif, c’était de se demander d’où venait l’autre pas quel était sa nationalité. Et même quand on disait, on avait plusieurs villes à dire : la dernière escale, là où on habitait en ce moment, on ne disait pas forcément là où on était né. Quand on disait le foot, nous on s’en foutait d’être pour l’un ou pour l’autre : rien ne nous rapprochait plus de l’un que de l’autre. Ecoeurant le ton aussi, aller frotter la corde sensible, les modulations dans la voix. Effrayant d’un côté comme de l’autre d’ailleurs avec les grands gestes, le menton levé et les formules. Ce qui les rassemblaient tous à ce moment, les gestes, les regards, les formules. Effrayant tout autant que les gestes, les regards captivés, se remplissant des gestes, se berçant dans ces douces paroles. Des gens s’embrassaient maintenant, en costumes pincés, en foules. Parfois une main partait au ciel qu’on avait l’impression qu’elle s’adressait à nous, comme pour s’excuser poliment de ne pouvoir nous embrasser aussi, mais le cœur y était. D’autres reprenaient les mots, les phrases, posaient des questions qui contenaient déjà la réponse comme pour dans la bouche de l’autre garder la main encore, s’accrocher à la corde. Ils se gardaient de rien dire, ne jetaient à l’autre que des mots. On les comprenait bien : au tennis on ne renvoie que la balle et non la raquette, la raquette on la garde. Il n’était plus question depuis longtemps des voitures dans la nuit, maintenant c’était deux hommes remerciant au micro avec des gestes de bonimenteurs à qui manquait la camelote. On ne savait plus trop ce qu’ils entendaient nous vendre, une amitié sincère ou des rêves, on ne voyait aucun échantillon. Les yeux suivaient les mains, les visages. On était là, juste à côté, on repensait aux voitures dans la nuit qu’on rattrapait parfois, les ponts dans la perspective avec d’autres routes dessus, vides.

Image : Hiroshi Sugimoto, mer Méditerranée.

22/04/12

fragments




D’après une série de peintures de Sylvain Dubrunfaut

Nous vivons le monde deux fois : d’abord à la manière d’une innocente évidence, sans en prendre la mesure, occupés à faire, à être, tout entiers soumis à la passée du temps ; ensuite, par la représentation que nous nous en faisons, les images que nous lui arrachons, par lesquelles nous le retenons un instant dans sa course, l’amenant à nous furtivement, le posant comme réalité, le considérant, le pensant enfin. Curieuse chose que cette mémoire immédiate, attentive à construire le monde comme un rêveur construit au fur et à mesure le chemin sur lequel il s’avance et qui s’en vas, sitôt passé derrière l’épaule, rejoindre l’incertain.  On ne se souvient que peut de temps -quelques secondes- des visages croisés dans la foule, de la perspective d’une rue, une fois passé outre. Le regard ne fait que s’y appuyer : on ne retient pas le sol sous ses pas.
On dit que l’on ne retient que ce que l’on reconnaît et qui s’accroche alors à nous d’aller rejoindre au dedans une expérience similaire. Qu’il s’en suit parfois une impression de déjà–vu, perception et mémoire s’accordant jusqu’à la confusion. Les pensées que l’on traine ne sont peut-être rien d’autre que les connexions plus ou moins conscientes et plus ou moins singulières par lesquelles on tresse le tissus du monde. Ce qui donne son volume à telle esquisse de geste, à telle posture, ce sont les milliers de corps croisés qui l’habitent, les innombrables chorégraphies véhiculées par les films, la télé, la presse, par nos souvenirs de scènes vécues. Ainsi, s’engouffre dans le moiré d’un pli notre connaissance entière des textiles. Remontent en nous les souvenirs tactiles, les frôlements.  Il y a dans chaque image que l’on lève pour soi, l’immensité invraisemblable de ce qu’on y associe. Chaque image extrait des mouvements du monde ce monde qui nous accompagne au dedans par le flux continu de la conscience.
C’est sans doute dans cette duplicité que s’enracine le fantastique social des images, leur pouvoir littéraire ; cette inquiétude qui fascina Mac Orlan et par laquelle elles échappent à leur ordinaire.

Chacun sait lire entre les lignes. C’est-à-dire que chacun sait découvrir un reflet de sa propre inquiétude derrière un rideau d’arbres, devant un carrefour, au coin d’une rue, derrière une porte mal fermée. Il y a des minutes où le monde s’arrête de respirer afin d’écouter. Le fantastique social n’est qu’une interprétation plus ou moins ingénieuse de cette image assez compliquée.

Les images de Sylvain Dubrunfaut marquent ces arrêts du regard, ces trajets dans lesquels l’œil comme un palpe fouille le monde. Gestes des mains, des matières se plissant, signes extraits comme autant de motifs, portraits aussi, dessinant le visage composite de l’adolescence.  Fragments mélancoliques d’arracher aux mouvements du monde des chorégraphies abstraites renvoyant au passé oublié de chacun, à cette existence transitoire à laquelle nous échappons sans cesse et cependant jamais tout à fait.

18/04/12

notes sur des choses


On aura tant extrapolé le monde qu’on ne le regardera plus un jour que comme une grande banque d’images, de fragments, nous parlant de loin de quelque chose qu’on ne sait plus voir. Nous porterons en nous notre caverne platonicienne, le tumulte du monde nous parvenant à travers des écrans, les images s’imposant comme notre réalité. Des motifs à volonté.
(…)
L’appareil photo à depuis quelque temps quitté s’on apparence ancestrale, massive, le métal et le verre, le bois de ses origines, soigneusement vernis, qui l’attachaient aux plus improbables inventions du XIXème siècle, pour revêtir des formes plus compactes et plus mobiles. Greffé dans n’importe quel téléphone portable, à porté de main, il en devient un prolongement naturel, un organe associé. Et cette mutation a affecté les façons de la photographie, son champ même s’en est trouvé étendu ; et par association, le visage qu’elle nous renvoyait du monde et de nous même. Accessible et désinvolte, fouineuse, opportuniste, gratuite, elle s’est mise à enregistrer et révéler les plus obscurs aspects du monde, les plus anodins aussi, elle s’est frottée aux choses et en a mis au jour la part la plus intime, la plus réservée. Après les paysages étales, c’était la vie mobile, le mouvement, la vitesse, l’abstraction, l’abîme qu’ouvraient les détails en gros plans, la sexualité la plus crue, les objets des plus anodins, l’intérieur même du corps, les moments les plus fugaces. Fouiller l’ordinaire.
(…)
Ainsi trouve-t-on désormais images de tout et de toutes les manières. A portée de main. Et en chaque image, se glisser derrière l’œil de celui qui les a faites, en habiter la réalité par le point de vue, faire l’expérience de l’autre. Les adolescents et préadolescents, massivement, témoignent d’eux-mêmes, s’exhibent et se mettent en scène devant l’œil complice d’un téléphone, d’une webcam. Ils tiennent archive de leurs gestes, jouent de leur image, se disent dans leurs amours, dans leurs déconnes, dans leurs exploits, leurs parures. C’est toute une ethnographie contemporaine qui se dessine, non plus témoignage extérieur mais images de l’intérieur, réflexives si on veut. Images de soi depuis soi et tendues aux autres comme une affirmation.
(…)
Mélancolie des fragments. Non plus les paysages étales, donc, d’un monde semblant s’offrir au regard jusqu’à s’estomper dans le lointain.  Plutôt un monde où l’on sinue et qui ne se laisse voir que dans une succession de morceaux auxquels on percute tandis que tout passe. Fragments prélevés au tumulte comme l’œil retient d’une chorégraphie quelques moments de grâce, quelques gestes isolés, le détail de rapports fugaces. On sait que l’œil n’embrasse pas d’un coup, mais qu’il balaye ce qu’il voit en sautant d’un point d’accroche à un autre. Picasso dessinait ces trajets du regard qui rapprochaient le visage des fesses, des pieds, en oubliant l’intermédiaire du corps pour se focaliser sur les points éloquents. Il oubliait les routes de ses cartographies sensibles. On pourrait éclater un corps tout entier, comme les cadavres de Géricault, c’est d’ailleurs ce qu’on fait en faisant un portrait. Le portrait nous dit comme le regard découpe et détache, comme il fait en cinéaste son montage dans chaque plan du monde. On est ce qu’on se raconte.
(…)

Images : peintures d'adolescents de Sylain Dubrunfaut.

17/04/12

lire l'image dans sa fixité



L’image était là, n’en finissait pas d’être là dans sa fixité excédante. Plan immobile. Alors l’œil cherchait, un détail, quelque chose qui trahirait le mouvement. Par lequel s’esquisserait la disparition de l’image dans une autre et l’illusion ordinaire du cinéma. Qui dirait que quelque chose se passe, auquel on pourrait raccrocher. Une issue à ce qui nous tenait en attente, otage de l'immobilité soutenue. Une chose trop ténue, trop lente pour se laisser voir, mais qu’une attention soutenue révèlerait. L’œil scrutait. Dans sa matière même, son grain, l’image semblait bouger sur elle même, les feuillages se moirant, fourmillant tout en demeurant eux mêmes. Pareil des murs de brique lorsqu’on les fixait. A ne pas savoir où s’ancrait l’illusion, si ce n’était pas une hallucination de l’œil comme l’oreille dans le grand silence. Car, à y regarder avec insistance, on ne pouvait que constater comme rien ne bougeait. Rien dans l’image ne trahissait ce souffle sonore suspendu, sinon notre interprétation de l’attente. Et on s’impatientait de ne rien voir venir d’autre d’une évidence fixe, n’en finissant pas de donner à voir le même arrangement urbain. Mais pour l’œil c’était comme d’apprendre à lire. Se laisser retenir par la richesse et la pauvreté de l’image. Avant qu’il y ait la fumée et que tout s’affaisse. Même qu’au début on ne savait pas très bien si c’était l’image ou le bâtiment qui s’écroulait. 

Image : Court métrage, les Maisons Folles, Ronchin, 14&1( avril 2012.

11/04/12

écoeurement Instagram

Chacune de nos habitudes est un enjeu commercial. Et les plus grandes entreprises mondiales n’ont de cesse de nous en inventer de nouvelles, attirées par les effets de masse et les promesses de bénéfices qu’un geste, même dérisoire, induit dans sa multiplication et ça nécessité absolue, fut-elle éphémère (bénéfices publicitaire générés, accumulation et revente de données personnelles, profilage publicitaire etc.). Ainsi, naissent, renaissent les modes, les accessoires, tourne la consommation. Et, difficile pour ces prédateurs aux dents longues de regarder fleurir les succès des autres dans ce domaine ; on est jaloux de ses sujets, on en veut beaucoup et on les veut pour soi. C’est sans doute pour des raisons similaires que la société Facebook s’est mis en tête de racheter la petite application Instagram pour à peu près 1 milliard de dollars. L’application photo jouit aujourd’hui d’un grand succès populaire, un effet de mode qui la rend actuellement assez incontournable, argument suffisant pour que Facebook, auréolé de l’idéal du monopole, décide de ramener à lui la chose et les usagés qu’elle draine. Dans le monde du web, comme ailleurs, se dessinent les silhouettes de grands mastodontes se partageant le gâteau en grosses parts. Et bientôt, comme un phénomène stellaire, les grosses massent agrègent presque naturellement les petites particules qui gravitaient autour.  Et l’enjeu est de taille lorsque l’on sait la place, toujours croissante,  qu’a pris le web dans nos vies. On se rappelle une opération similaire il y a quelques années : le rachat de Youtube par Google anticipant la généralisation de l’utilisation de la plateforme vidéo et les espaces publicitaire induits. Que promet quand à lui Instagram pour que l’application apparaisse comme un enjeu commercial ? En apparence, Instagram, c’est une petite application de retouche photo, pas tellement novatrice, sinon par sa simplicité d’utilisation et les outils de partage avec lesquels elle fricote. A vu d’œil, Instagram ne révolutionne pas la photographie, ne la renouvelle même pas, ni même ne rend meilleur un piètre photographe. Encore, sur ce point, sans doute fonctionne-t-elle sur l’impression qu’elle donne au photographe de faire une « belle » photo, métamorphosant le cliché en quelque chose de plus doux et romantique, d'aimable. Déjà à ses début, la photographie entendait s’inspirer de la peinture pour se hisser du rend de technique à celui d’objet d’art. Non sans mal, on s’en souvient. Il faut dire alors que tout en elle faisait semblant, le pictorialisme jouant du flou, des défauts de définition et de tous les accidents possibles à la prise de vue comme au tirage pour évoquer le travail manuel, le poudré du fusain ou une sorte de tachisme pictural (c’est là faire de l’histoire de l’art à la hache, mais passons, puisque ce n’est pas le sujet). C’était là être dans l’effet. Certaines de ces photographies ne nous disaient rien d’autre que ce vague à l’âme feint, faisant éclater le grain à qui mieux-mieux, floutant autant que possible les crépuscules et les lointains. Encore ne peut-on leur en vouloir plus que ça, les images avaient la beauté d’un âge, de ses expérimentations, et dans leur mariage impossible, elles avaient leur nouveauté. Les progrès techniques ont été ce qu’ils ont été : les optiques, la compacité des appareils et leur rapidité à prendre les vues, la couleur… l’instantané du Polaroïd. Et chaque photographie porte en elle la trace de cette histoire technique, de ses conditions d’existence. Sentimentaux comme nous le sommes, on a souvent regardé par dessus l’épaule du temps ces manières anciennes qui nous plongeaient immédiatement dans les souvenirs, la nostalgie d’une enfance passée, les témoignages de nos origines. Toute avancée requalifie ce qui l’a précédé, le connote. En art on sait qu’il faut se méfier de la tendance au procédé, à l’application d’une recette, à ces séductions faciles auxquelles on peut succomber facilement si l’on manque d’esprit critique et nous feraient tomber dans la manière, quitter l’éthique pour l’esthétique. Encore en communication, en publicité, on a besoin que le message soit clair pour tous et le cliché se justifie par son efficacité bête : il faut donner l’impression de fraîcheur, mettez moi du bleu clair ; l’impression que c’est nature, mettez du vert ; l’impression que c’est comme dans un rêve, floutez ! On s’accommode de ce cynisme. Mais j’ai du mal avec toutes ces images que l’on voit, qui arborent fièrement leurs effets comme ces recette industrielles « façon grand-mère ». On se séduit à l’aide de flous, de couleurs forcées, de bords arrondis, on fait comme. Est-ce que c’est parce que l’on ne veut pas voir comme c’est réellement ? Que l’on se refuse à l’habiter son temps, son monde ? Qu’on veut se consoler de quelque chose ? Qu’on veut que le beau se loge dans des principes rassurants, douceâtres d’un passé fantasmé plutôt que dans l’incertitude du jour ? Le procédé Instagram m’ennuie, m’exaspère. Ce qu’il fait croire aussi. Aucun progrès, aucune chose vraiment belle ne sera possible tant qu’on s’en remettra à ces manières pour, par la photographie, habiter le monde. On n’en sera qu’à mentir, glousser, se tapisser les yeux d’un monde qui n’existe pas. On répondra à des effets de mode, on ne fera pas ce que l’on croit faire, on disparaitra derrière de grands groupes occupés à faire de nous des données exploitables financièrement. Car, oui, pour y revenir, l’intérêt d’Instagram, outre celui de donner à une photo de chat l’aspect vintage, c’est de fournir une base de données supplémentaire à celui qui s’en saisi.

05/03/12

au quotidien


On l’a dit souvent, quelle tournure de vie que ça fait d’être artiste : pas pouvoir séparer radicalement ce qui est boulot de ce qui ne l’est pas et se laisser surprendre souvent en milieu de nuit par une image, un bout de phrase, une idée qu’on perd de ne pas l’avoir notée sur l’instant ou qui nous obsède si bien qu’elle nous oblige à nous y jeter tout vif, en oubliant le reste, des heures, des jours durant. Toujours du mal à répondre lorsqu’on me demande, façon statistique, combien de temps pour peindre un tableau. On sait jamais vraiment quand on commence à y bosser, à un tableau. On ne sait pas toujours d'où ça vient. Parfois plusieurs années entre une photo prise avec l’intension vague et le geste d’empoigner le châssis. Parfois y aller sur l’instant (même si d’expérience les images les meilleures sont celles qu’on a ruminé longtemps, dont on a vérifié l’insistance en quelque sorte). Et ces longues minutes, ces heures avachi dans le fauteuil trouvé dans la rue, est-ce que c’était vraiment ne rien faire ? C’est que le monde travaille en nous continuellement. Que la question n’est jamais réglée. On doit y revenir continuellement à l’ordinaire qui se donne à voir, échappe dans son évidence. Aux échos, à soi. Aucune image, aucun livre, aucun poème n’achève rien. On en est, comme le vieil homme d’Hemingway, à ferrer quelque chose d’immense, on doit donner du fil pour ne pas que la ligne casse : du laisser aller et de la vigilance.  Il s’agit toujours de veiller à ne pas laisser passer ce « je ne sais quoi qui s’atteint d’aventure ». Etre patient. Doucement la chose nous emmène au large pour débattre, on s’y épuise, on se perd ( on pourrait en devenir fou ). A lire les carnets d’Antoine Emaz, de Pierre Bergounioux on retrouve cette usure des heures à courber, ces longs mois ou plus rien ne vient, l’angoisse de l’assèchement chez le poète ( la malchance pour le vieux pécheur ). Le répugnant du papier qu’on avale, des heures de cours que l’on dispense sans plus y croire, de la vie qu’on se fait à s’obliger de démêler les choses quel qu’en soit le prix chez Bergounioux. J’ai des jours ou tout me pèse : tout ce qui m’empêche de disposer de moi et combien je suis insuffisant à la tâche, médiocre. Bien sûr que ça nous échappe toujours en fin de compte, ne nous reste de la bête sombre qu’on a remonté que la carcasse épuisée, comme la notre. Y retourner. Jour après jour. Qui pourra dire si s’était là pécher pour vivre de sa pèche ou se retrouver engagé dans quelque chose du monde ?  

Lectures :
Le vieil homme et la mer, Ernest Hemingway (traduction de François Bon)
Antoine Emaz, cuisine. Editions publie.net
Pierre Bergounioux, carnet de notes T. 3. Editions Verdier