05/07/09

Semaines n°17

Le n°17 de la revue bimestrielle Semaines vient de paraitre. On y trouvera quantité de choses édifiantes sur l'art qui se fait aujourd'hui. Sur James Welling à la galerie Nelson-Freeman, Paris. Sur Bernhard Rüdiger au château de la Bâtie d’Urfé, Saint-Étienne-le-Molard. Sur Martin Widmer au CAN - Centre d’art de Neuchâtel, Christine Phillip au L.A.C., Lieu d’Art Contemporain de Sigean. Quelques courts articles sur des expositions du moment, Isa Genzken à la Whitechapel Gallery, Londres, Arnold Odermatt à la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, Alex Katz à la galerie Thaddaeus Ropac et au musée de Grenoble.Bien d'autres choses encore en cinq livrets étoffés. J'ai pour ma part contribué à la chose en poussant quelques réflexions sur le travail d'Arnold Odermatt et sur celui d'Alex Katz. Ce sont ces dernières que je reproduis ci-dessous.

La galerie Thaddaeus Ropac présentait dernièrement sous le commissariat de Lena Maculan une sélection d’artistes de la galerie dont les quelques œuvres étaient accompagnées d’objets exotiques les ayant influencées, d’œuvres antérieures et lointaines s’imposant comme sources (fuentes). Ainsi d’une fenêtre indienne du 18ème siècle anticipant les compositions psychédéliques de Philip Taaffe, de la fameuse gravure de Dürer présidant aux mélancoliques Kiefer. Alex Katz avait voulu en regard d’un de ses tableaux que soit présentée une estampe d’Utamaro à laquelle sa peinture se référait directement. Portrait double de femmes conjuguant planéité ordinaire et présence, tracé sommaire et grâce délicate. Des portraits du maître nippon à l’iconographie retenue du peintre américain se dessinait incidemment une généalogie de la peinture ou plus précisément une généalogie de la figure entant que naissance de quelque chose qui serait de l’ordre de la découpe ou du schème. L’art de Katz comme celui d’Utamaro n’est pas tant un art de l’imitation que de la ressemblance et c’est peut-être ce qui distingue le peintre new-yorkais de ses contemporains pop, ce qui le met en marge : considérer la peinture comme ensemble de signes ou de codes picturaux, « au-delà des formes et des couleurs sous lesquelles les choses se présentent »*, comme une manière de faire advenir l’infigurable. La figure est alors cet arrangement spécial (figuratif ou non) révélant la sensation qui suggère la naissance du tableau, ce quelque chose qui vibre dans la vie. Elle est la présentation du sensible, pourrait-on dire, son incarnation éloquente. L’exposition qui se tient pour l’été au musée de Grenoble témoigne dans son ampleur rétrospective de cette constance ou opiniâtreté du peintre à donner sans emphase figure à ce qui justement est le moins « figurable », le visible dans l’invisible, l’invisible dans le visible, à l’aveuglement du réel et de ses mouvements, son impalpable épaisseur. Horizon vaste de la peinture depuis sa naissance rupestre.*

*Propos de Picasso retenus par Brassaï in Conversations avec Picasso, Gallimard 1964.

*Jean-Maris Pontévia dira sans ambages : « naissance de l’art signifie apparition de la figure. » in Ecrits sur l’art et pensées détachées, William Blake&Co. 1985.

03/07/09

d'un tableau

«Il a pas peint un immeuble mais un vaisseau parce qu'en fait, et il indique le noir dans le bas du tableau, il est posé sur du vide. ». Une grande forme flottante en somme, dressée dans le ciel. Ce qui intrigue ensuite c'est la fenêtre du bas qui (alors que les huisseries des deux autres sont assez détaillées) est occultée par du gris, aveugle. « Pourquoi il a peint comme ça, pas normalement, la fenêtre? » -Peut-être parce que ce n'est pas vraiment une fenêtre qu'il a voulu faire. Et d'ailleurs c'est pas vraiment un immeuble que l'on a devant nous, c'est tout plat bien sûr, « on peut pas habiter ». La façade parfois on a l'impression qu'elle nous regarde et là alors par cette fenêtre aveugle elle lance un regard vide. Le mur se dresse, les coulures le font encore plus fortement debout. Le mur que l'on voit gris mais rose en fait si on regarde de près, vient nous coller aux yeux de toute sa surface jetée en l'air, s'étale à concurrence du ciel. Et on met du temps à le voir ce rose, à l'admettre par dessus un gris-vert. Mais alors, si c'est rose, si c'est aveugle ce grand visage plat, penché dans le bleu, suspendu par dessus du sombre, c'est pas vraiment un simple immeuble, c'est pas vraiment un immeuble. Quelque chose qui peut-être s'appuie sur l'image ou l'idée d'un immeuble. Quelque chose qui suivant comment on regarde prend par moment l'apparence d'un immeuble. Et dans ce monde flottant le bleu qu'on voit en haut c'est pas le ciel, c'est la mer. Ailleurs aussi le gris-bleu de la route, le soubassement d'un immeuble, les courbes qui dans le bas du tableau s'appuient sur le dessin du trottoir et des voies, c'est la mer encore et on y voit des vagues.

Notes médiocres sur le blog-journal

Bourdieu revenant sur la question essentielle en sociologie du retournement de l'analyse critique vers soi: si l'on veut atteindre quelque vérité, il faut connaître depuis où l'on parle et comment sont déterminés nos actes les plus inconscients comme nos jugements, ce qui nous détermine. Connaître l'outil et les déformations qu'il reporte inéluctablement sur la chose observée, les intérêts cachés, la lutte qui nous engage. Immense apport des sciences humaines. On se pose souvent le problème dans l'atelier : de quoi dépendent nos choix, quels présupposés ils impliquent, à quelle mode sommes nous soumis? Quelle voix parle à travers la notre? Puisque pas plus qu'une autre jugement de goût le beau n'est désintéressé et universel. Notre goût nous classe. Dans le même temps avec mon habitude de varier et mélanger, je lis sur Hélion, peintre qui a laissé un journal détaillé tentant opiniâtrement d'expliciter sa démarche, ses tourments d'artiste, cherchant à travers des remarques diverses, autant professionnelles que quotidiennes et prosaïques, à dire ce que c'est que peindre, ce que ça induit de réflexions, dans quel tumulte c'est pris. (l'attirance des courants, le jeu des influences,des positionnements, les réactions, le trajet personnel etc.) Comme si le travail devenait prétexte à observations dévoilant quelque chose du processus créatif. Et évidemment me retrouvais dans cette manie: c'est une préoccupation non cachée du blog. S'y dissimule confusément le journal d'un peintre à travers lequel s'énoncent pour soi et pour tout autre lecteur susceptible de démêler ce qu'il s'y joue les différents moments de la création, de la vie courante et comment aussi ils jouent entre eux, se suggèrent ou s'induisent. L'impression quoi qu'il en soit de ne jamais faire autre chose qu'écrire un journal. Le journal contient l'œuvre, les chemins pour y aborder et l'image magnifique et jamais atteinte qui tient lieu d'horizon et quelque part rachète les ébauches incapables. Et aussi l'ordinaire le plus vif, le moins « poseur ». Le journal dresse un grand corps fait de toutes ses boîtes semblable aux totems d'Artaud ou de Louise Bourgeois. Je ne crois pas qu'il faille voir un excès d'ego dans le journal, dans l'auto scrutation, exercice qui rêve timidement à une vague « science de l'homme » qui, comme l'envisageait Picasso, se pencherait sur ce matériel pour « pénétrer plus avant l'homme à travers l'homme-créateur ». Et puis il ne faut pas croire qu'il s'agisse grossièrement de soi, d'auto contemplation, de narcissisme. Narcisse est le passif admirateur d'un reflet. Ce n'est pas de soi qu'il s'agit mais de ce que l'on accueille en soi, ce qui joue à travers soi et au-delà. Ce dont notre propre corps, notre propre existence est le théâtre et pour partie au dépend de soi. Témoigner d'une expérience, alors. Seulement se sentir pris par quelque chose qui nous dépasse et alors le mettre à plat, en déterminer quelques coordonnées, lancer de grandes fouilles, traquer la bête. On se sait occupé en un lieu de la toile comme d'autres le sont en d'autres lieux aussi. Lorsque chacun se signale on peut rêver, comme perçu de haut, un grand dessin s'esquissant. Reliant ces coordonnées: un dessin qui conclurait tout, un signe. Nous sommes quelques uns à en garder repliée la cartographie à travers les liens qui s'empilent en marge de nos blogs. Mais c'est une carte immense si adéquate au monde qu'à l'instar de la nouvelle de Borges elle ne procurerait aucune vue d'ensemble mais qu'il faudrait à son tour la parcourir comme on parcoure infiniment l'étendue formidable du monde. On peut dire avec Hélion un sentiment d'échec, de ne pas être parvenu à saisir ce qui se laissait entrevoir et peut-être alors le meilleur se cache-t-il en pointillés dans ces notes qui prétendent expliquer les choses alors qu'elles les complètent et les prolongent.

18/06/09

Scène poétique

Un moment s’épaissit des expériences précédentes. Toute émotion esthétique est cultivée. Et du coup, écoutant cette scène poétique qui, hier soir, réunissait Fred Griot (avec Yann Féry) et Armand Dupuy, je ne pouvais me retenir de penser à la fameuse soirée où Ball au Cabaret Voltaire donna cette représentation en costume dont il donne témoignage dans son journal. Pas plus que je ne pouvais empêcher le reflux des phrases d’André Martel lorsque Fred Griot parlait sa « lang basale », et par un jeu de ricochet, sans pertinence critique aucune, je pensais à Dubuffet (il avait illustré un texte de Martel) et sa langue de tourbe et de boue. Et poser là le mot boue nous emmène encore jusqu’à la genèse. Les choses se tissent et tiennent en nous sous cette forme. On n’en sort pas. L’impression parfois aussi furtivement d’écouter quelque chose qui serait de l’ordre de l’improvisation sur un phrasé de Rabelais, portée par les sonorités par ce qu’elles imposent au corps comme posture, comme bouche. Jouer la langue en bouche. (pas la même chose de lire que d’écouter) Les mots se répètent,(comme lors que l'on cherche une note) martèlent un rythme, tiennent des sommets avant de se laisser rouler et de fixer à nouveau un autre point culminant. On voyage dans le texte comme sur une carte en relief. Et cette musicalité portée par des accents chantants me faisait penser à Loïc Lantoine faisant "de la chanson pas chantée". L’impression que le texte devient une coulée, coulée de boue charriant des morceaux reconnaissables de rues, d’hommes, de langue. La poésie parlée est comme une manière de rompre la solitude laborieuse de l'écrivain et procure cet enthousiasme, cette petite transe de la scène quand l’auteur tout physiquement devient porte-voix.

La soirée commençait avec une lecture d’Armand Dupuy, ses fragments sur Pollock que j’avais lu et dont j’avais parlé ici. Ce qui me touche particulièrement dans ce texte c’est sa proximité avec son sujet, son empathie, ce qui le travaille de l’intérieur et qui apparaît avec une singulière clarté. Par un retournement Pollock devient sa peinture, le peintre et la couleur tout deux versés lorsque Pollock verse la grolle, lorsqu’il s’égoutte et se boit lui-même. Un tel retournement, une telle confusion détruisent l’homme et font l’œuvre portée par l’homme devenu mythe. Et, incorrigible, je pense alors à l’Invention de Morel de Casares, à Cortazar. On trouve la captation vidéo de cette soirée sur le site de la bibliothèque Pardieu.

09/06/09

les pieds plantés au sol et le front vers le ciel

«(...)les murs s’élèvent sur le ciel dans un ordre tel que j’en suis ému. Je sens vos intentions. Vous étiez doux, brutal, charmant ou digne. Vos pierres me le disent. Vous m’attachez à cette place et mes yeux regardent. Mes yeux regardent quelque chose qui énonce une pensée. Une pensée qui s’éclaire sans mots ni sons, mais uniquement par des prismes qui ont entre eux des rapports. Ces prismes sont tels que la lumière les détaille clairement. Ces rapports n’ont trait à rien de nécessairement pratique ou descriptif. Ils sont une création mathématique de votre esprit. Ils sont le langage de l’architecture.»
Le Corbusier, Vers une architecture, 1923

08/06/09

Semaines, bimestriel pour l'art contemporain n°16

En couverture d'abord, le travail photographique de Rémi Marlot, série des "black churches" de 2007. L'élan du baroque. Et d'ailleurs chez Marlot toujours cette idée de mouvement, de bouger les choses, de les scruter du regard (on pense alors à la lettre à Freddy Buache, de Godard). L'appareil photographique comme un palpe. Pour les Immédiats attelés au vif de l'art par les expériences que procurent au jour le jour les expositions, on doit à Karen Tanguy de nous avoir évoqué la rétrospective sur les occurences du vide dans l'histoire (récente) de l'art. J'ai quand à moi signé un petit quelque chose sur l'exposition Neil Beloufa/Oriane Déchery à la galerie LHK, un autre à propos d'une oeuvre de Lionel Estève visible à la galerie Perrotin et enfin une petite histoire des mobiles de Calder accompagnant l'exposition du centre Pompidou. Mais dans Semaines on trouvera Marie Ducaté, La maison transparante, Renato Eroli ou encore Fançoise Pétrovitch. Entretiens, articles et images sur quelques 152 pages. Et comme le temps passe effroyablement vite, bientôt il sera question du prochain numéro.

07/06/09

nous permettre de regarder le monde

"Ce qui est en jeu ici, dans le travail de la figuration, c’est la qualité même de l’art. (...) Ce qu’on recherche et respecte dans l’art ce n’est pas une expression originale, ni l’intérêt d’un public, mais le processus de figuration lui-même, quand il vise à produire une image tout simplement juste ; une justesse qui a, en soi, une valeur de formation dans l’expérience du monde. Si on pense, comme je le fais moi-même, que cela est déjà en soi une réussite, on admet alors que l’art ne peut être qu’autonome, gratuit, qu’il n’a pas d’objet mais qu’il a pourtant une fonction : celle de nous permettre de regarder le monde, précisément de cette façon-là.

On ne doit pas s’étonner que l’art apparaisse si souvent inutile. C’est sa nature même : il n’est utile qu’à ceux qui croient à son usage. Celui qui n’y croit pas, qui n’y adhère pas, n’en fera rien."

Jeff Wall

tombent dedans, flottant comme des papillons

Des choses vous tombent dedans, flottant comme des papillons impossibles à fixer. Choses de l’ordre de l’impression diffuse, presque parfums promettant d’éclore quelques souvenirs. Une nuance de ton, une arrangement spécial du monde sous les yeux. Un obsédant « petit pan de jaune ». Choses surprises dans un regard. Picasso confie : « les yeux attrapent ce qu’ils rencontrent au passage, tout simplement ». Surprendre un regard alors, et être surpris par lui fixé sur tel objet, dans tel objet. « Je prend une pomme et je me mets dedans », disait Michaux. Vertige d’un regard tombant en papillonnant dans son abîme, redressant un mur sur lequel s’inscrit l’aveuglement.

06/06/09

figure découpée dans le temps (E. Pound)

Le surgissement de la figure comme arrêt, pause, rupture. A cheval entre naissance et mort : éternité. Cette vieille histoire de retenir le monde, de sacrifier une chose pour aborder à une autre. L’invention de Morel. Interrompre l’homogénéité du temps, briser le continuum linéaire de sa fuite pour retrouver entre passé et futur le lieu d’un présent retenu comme tel dans un mouvement d’éclipse. Figure comme un tracé, une trace, la mémoire de l’aspiration continue du temps dans sa nuit. Un contour, un coup de flash retenant le contour de ce qui déjà n’est plus ou s’est déplacé. Le présent tracé : présence.