19/06/2013

lettre, carte, école


Cher, P. B., merci pour votre lettre et les réponses que vous y faites à mes hésitations. L’enveloppe même que vous avez fabriqué me parle, et davantage par les errances mentales qu’elle suscite à laisser trainer l’œil d’un nom exotique à l’autre que par mes souvenirs scolaires de géographie, lesquels sont à peu près nuls. A ce sujet, je fais parti de cette génération à laquelle on n’enseignait plus les préfectures et sous préfectures. On ne réclamait plus trop non plus les départements et les indicatifs auxquels ils étaient appariés. On n’allait plus regarder de si près, il était question du monde et des grands blocs, Etats-Unis, Japon… avant d’être question de province. Et même, vues de si loin, les choses évolutions politiques périmaient la répartition des états, les noms. En s’en est trouvé tenu entre les abstractions lointaines de la géopolitique globalisée et l’ignorance de ce dont on est issu. Ces cartes aux teintes confuses qu’on  voyait encore au fond de certaines salles de classes ou roulées au dessus des armoires me paraissaient aussi anachroniques que les bocaux de formol au fond de la classe de sciences, à moitié éventés et dont le contenu n’étais parfois plus identifiable, les rares bureaux qui étaient encore de bois et non mélaminés, avec encoche pour y déposer le stylo sans qu’il roule. Je crois confusément que l’école m’apparaissait alors comme le lieu d’une survivance qui allait en se défaisant, quelque chose de vaguement en dehors de la vie qui se menait. Ce dont ces quelques restes poussiéreux disaient. Et moi, cancre malgré moi, je flottait là-dedans, entendant des choses qui n’imprimaient pas en moi, ne parvenant pas à me remplir de toutes ces quantités de mots et de papier. On pouvait me faire répéter dix fois, vingt fois ; dès qu’un instant passait la chose s’absentait comme le fait une image lorsqu’on ferme les yeux, après une brève persistance rétinienne. Là où certains esprits voyaient en la carte un formidable outil de lecture du territoire donnant l’aplomb nécessaire à une vision claire des choses, je ne voyais que signes mouvants, bactéries frayant sous la lunette d’un microscope ou polypes ondulant sous la surface de l’eau. Peut-être est-ce ce que l’on appelle l’immaturité, cette façon de s’en remettre à l’imagination et ses dérives ouatées plutôt qu’aux boulevards Haussmanniens de la raison ? On a du expliquer mes échecs scolaires comme ça, en partie, avant de diagnostiquer la dyslexie. Timide et rêveur et qui déjà dessine dans les marges. Peu importe au fond les mots que l’on met là-dessus. Encore que. D’un côté on parvient un peu à comprendre, du moins on a quelques pistes.

Toujours est-il, je suis le produit de mon époque, j’appartiens à une génération. Si j’en défini mal les contours, il est question de désillusion, de mouvement un peu confus, du moins sans dynamique claire, de ne se fier à rien qu’a ce mouvement qui périme chaque instant tout en donnant l’impression de n’aller nulle part. Nos enthousiasmes répétés et passagers pour quelques progrès techniques qui vont avec les premières possessions que nous permet notre âge ont pris une tournure un peu lasse, blasée. Que l’on se dirige tous plus ou moins, massivement vers le bac, comme un troupeau, ne donnait pas davantage de sens. On ne se précipitait pas, une fois l’âge, pour voter. On griffonnait des moustaches aux affiches de tous les partis. On se démerdait tant bien que mal pour s’en tirer comme on pouvait, sortir de ce merdier dont on se figurait encore mal l’étendue, tout en présageant intuitivement qu’il devait être vaste. Au lycée, on ne comprendrait que la philosophie de l’absurde.

17/06/2013

Le tableau et l’espace

'Le récit absent', vue d'exposition au Studio Patio Opéra (avec Art Collector). Photo (c) Etienne Baussan.



'L'inquiétude', vue d'exposition à la galerie Isabelle Gounod.



D’un côté vouloir, comme l’a voulu la modernité, que le tableau existe dans sa solitude rêvée, comme porté en pensée, isolé, exilé de tout lieu. Que le tableau existe seul avec lui-même, compacte entre les bords qui le déterminent. Insister sur ce en quoi l’objet s’abstrait pour devenir le centre de l’attention.
Et puis, tout à la fois, chercher à définir une manière de donner à voir ; envisager l’exposition comme constitutive de l’œuvre en ce qu’elle la situe dans une expérience et donc dans un lieu. Ne considérer le tableau que lorsqu’il a trouvé sa place dans l’espace.
Parce que dès le départ, penser le tableau par la présence qu’il impose qui en passe par l’image, mais aussi par ses qualités d’objet. Plusieurs fois répété : un objet pictural. Alors juger de son épaisseur, sa texture, l’envisager sous vitre et intégrer le cadre comme constituant même de l’objet (ce qui définira le tableau comme expérience) et non simple finition. Penser le corps de l’image. Envisager déjà l’espace qui s’ouvre en devant, où se déplace le spectateur pour déjouer/ jouer avec/ les reflets.

D’abord, comme une simple galerie enfilant les tableaux, régulièrement ; comme une séquence ou le travelling que dessine un trajet en train. Puis envisager les dérives, les obstacles à la vue pour définir dans un jeu de murs une expérience semblable à celle du photographe qui erre, à l’affut de vues, dans une sorte de labyrinthe. Plusieurs fois, de différentes manières, en revenir à dresser le tableau comme un volume se dresse dans l’espace, sur socle, en équilibre sur des barres de métal, encastré dans des cimaises autonomes. Et rejoindre l’idée de la pala, du retable unitaire. En revenir souvent à cette idée de l’image projetée dans l’espace, image tendue dans sa volonté contrariée de faire corps. Le tableau, contracté dans ce qu’il contient de volume.



La question est aussi celle du mouvement ou de l’immobilité : que l’image soit l’expérience d’un saisissement, qu’elle porte en elle le fantasme de l’image ultime, cette qui focaliserait le regard et dont la surface concentrerait un profond mystère. Qu’elle soit aussi l’esquisse d’un mouvement, qu’elle se démultiplie dans la recherche de son aboutissement impossible. J’ai souvent hésité, alterné entre des images frontales, d’une immobilité hystérique et des images tordues esquissant la possibilité d’un mouvement, évoquant le chemin qui a mené jusqu’à elles, leur fuite possible.

09/05/2013

Corot




Une grande partie de ce qui fait le charme des paysages de Corot tient à l’impression que l’on a qu’il ne s’agit toujours que de choses lointaines perçues du bout du regard et derrière de grandes quantités d’espace. On pourrait croire à des fragments prélevés à l’arrière-plan d’un tableau plus vaste, simplifiés, pâlis du fait de la perspective atmosphérique, de leur nature tout à fait secondaire ou anecdotique dans la composition. Il en ressort un sentiment de quiétude analogue à celle que l’on éprouve à contempler les lointains, perdant le regard dans le vague et souple d’un paysage sans saillance excessive. On comprend alors en Gaïa, déesse primordiale de la terre, cette image de femme endormie.
Valéry en a perçu quelque chose, qui dit : « on sent que cet homme a vécu dans les choses de nature comme vit un méditatif dans sa pensée ».
On l’a dit précurseur de l’impressionnisme avec ses amis de Barbizon en ce qu’il était de ceux qui firent du paysage ordinaire leur motif. Je le crois plus volontiers soumis au sentiment qu’aux impressions optiques que dispense le spectacle des variations de la lumière. Je crois qu’il lui subordonnait tout. Là où les impressionnistes embrassent la vue pour en restituer l’image pittoresque, Corot se tient en retrait, s’attachant tout délicatement à de petits bouts de vues. Quand Pissarro et Monet regardent ce qu’ils ont sous les yeux, rapprochant la peinture de la vie même jusqu’à embarquer sur le motif et traquer par la touche le moindre impact d’un rayon de soleil, Corot lève l’œil par-dessus pour s’en remettre aux indications ténues d’un lointain simplifié. En cela, je vois plutôt en lui un précurseur des formes modernes de la mélancolie. Une mélancolie qui n’est pas sans écho à celle des premières photographies (qu’on pense à celle que fit Niepce en 1826, il en est contemporain) capturant en grisaille des volumes incertains et vides jouant de lumières faibles. On serait dans l’erreur à croire que la photographie capture alors la vie même, quand elle ne donne à voir qu’un lieu désolé, immobile comme la mort et puis sombre bien plus que lumineux. On dirait aujourd’hui l’effet d’une radiographie qui, braquée sur le réel, en révèlerait le fond obscur.
Peut-être aura-t-il surpris, jetant son œil aux choses qui lui échappent dans les images que l’on se fait des lointains ce mouvement contradictoire que capture la photographie naissante : la révélation d’une image et le retrait des choses, ou cette présence auratique dont parle Benjamin, qui est la présence d’un lointain – de quelque chose qui ne sera jamais que lointain. Ses tableaux, curieusement, me font l'effet d'insister toujours sur ce point : le monde nous échappe, tout au bout du regard; le monde est ce qui, dès qu'on le considère, s'éloigne pour nous esseuler.

Corot, le pont de Narni, 1826.

07/05/2013

Quel temps pour la lecture dense ?


Dit que ses journées l’écrasent, que ne restent après les heures et les jours à s’empiler que sa carcasse à peser sur elle-même, la tête lourde et l’envie de se rincer de ça. Pas la force d’autre chose. Faut mesurer la fatigue et l’usure. Parce que jamais à soi que quelques instants. Des morceaux, il dit. Pas vraiment le temps de penser à autre chose que ce qui te passe entre les mains, et les pauvres moments autour de la machine à café ou à manger le sandwich c’est blaguer le collègue écouter et dire le peu nécessaire à faire groupe. On sait que ce qu’on dit c’est pareil que soupirer, mais soupirer ensemble. Sinon on serait rendu tout seul avec nos mains, nos choses à faire et ce qui tourne dans notre tête malgré nous comme le courant qui tire l’eau tout le temps d’un endroit à l’autre et qui s’évapore et qui pleut en haut des montagnes et retourne à la mer et s’évapore encore. C’est le cycle de l’eau dans la tête si t’es pas à sortir des phrases et les passer à d’autres. Comme sur la machine à laver aussi. A peine de quoi cerner un peu sa vie, fléchir là où c’est possible après ce qui t’occupe dans l’instant et qui te fait tenir en te donnant un projet à toi. Même si c’est juste trouver le CD de ce que tu as entendu à la radio le matin et que le petit moment que tu as tu l’occupes en t’imaginant les couloirs de la Fnac et à tacher de retenir le nom du groupe. La journée comme un bloc traversé sans lumières d’une chose à l’autre, il dit.  Et souvent tu te rends compte que t’as fini la journée alors que depuis 20 minutes tu roules sur le retour déjà. Conduire même sans savoir parce que la journée t’accroche encore. Qui alors qui ouvre la portière, qui tourne la clef, qui joue des pédales ? Demande : l’habitude, on dit ? L’habitude qui fait ces choses-là quand toi tu es dans ta tête parti ailleurs ? Et pendant ce temps t’en es rendu à quoi que ça fait tes gestes à ta place ? Qui c’est qui y passerait dans l’accident à ce moment-là ? Peut-être qu’on serait mort sans même s’en rendre compte, comme y’en a qui meurent dans leur sommeil à rêver peut-être d’autre chose. Il est où ton esprit, comme tu dis, quand ça conduit sans toi? Flottant dans quelle contre-allée pour d’un coup l’impression de se réveiller, de recoller à soi? Un peu comme si une partie de toi parvenait pas à rejoindre l’autre. On plaisante que celui dont l’alcool trouble le regard aborde peut-être une vérité quand l’image se déboite de sa forme. Faut attendre la moitié du trajet pour enfin que tu te retrouves. Que ça recolle. La fatigue dans le dos qui s’affaisse. Les morceaux qui glissent l’un dans l’autre dans la radio pour accompagner. Tes mains sur le volant. Comme si c’étaient les mains d’un autre, ou les revoir après les avoir longtemps perdu de vue. Pareil pour le paysage : des fois tu te demandes ou tu es d’un coup avec l’impression d’avoir jamais vu ce bâtiment-là au bord ou le rond-point. Du temps avant de reconnaître. Comme si tu n’avais jamais fait que quelques parties du trajet alors que forcément. Tu bloques l’oeil sur l’angle d’un bâtiment, une publicité. Là tu voudrais faire quoi d’autre que regagner un peu de conscience ? Il répète : tu voudrais faire quoi d’autre ?
L’otage. Toujours se sentir otage ou contraint. Qu’on t’impose. Des horaires, des trajets. Et quand tu tournes long dans le quartier à trouver où garer, ce qui monte en même temps qu’une haine sourde, mal dirigée, c’est le besoin de repos de soi, pas autre chose. Le besoin de t’extraire de ça, viscéral. Pas la place. Répète : pas la force de replonger dans du dur. Juste à rendre les armes. S’écrouler là où tombe le corps. Et la fatigue dans les yeux, la surface comme brûlée. S’en remettre, oui, à l’abrutissement consenti d’un programme télé bidon, laisser les choses penser pour soi. Prendre plaisir à se laisser gagner par la torpeur. Se dessaisir juste une heure ou deux. Bosser un peu, le peu de temps qu’il reste avant que la fatigue embrouille tout et définitivement. Une journée est si vite bouffée. Il répète encore, je le mets où ton bouquin, le rentre dans quel espace? Faut pas m’en vouloir si je peux pas. Alors que tu te réveilles en pleine nuit, télé allumée encore et que c’est supplice de te trainer jusqu’à la chambre ? Sous la douche, 6h30, alors que tout le corps remonte en lui dans l’ankylose du sommeil ?
Tu vois, il me dit encore, rien contre toi ou tes bouquins. Et faut pas m’en vouloir, mais tu le prendrais où le temps, tu la prendrais où la disponibilité de la tête pour la lecture dense ?