Cher, P. B., merci pour votre lettre et les réponses que
vous y faites à mes hésitations. L’enveloppe même que vous avez fabriqué me
parle, et davantage par les errances mentales qu’elle suscite à laisser trainer
l’œil d’un nom exotique à l’autre que par mes souvenirs scolaires de géographie,
lesquels sont à peu près nuls. A ce sujet, je fais parti de cette génération à
laquelle on n’enseignait plus les préfectures et sous préfectures. On ne
réclamait plus trop non plus les départements et les indicatifs auxquels ils
étaient appariés. On n’allait plus regarder de si près, il était question du
monde et des grands blocs, Etats-Unis, Japon… avant d’être question de
province. Et même, vues de si loin, les choses évolutions politiques périmaient
la répartition des états, les noms. En s’en est trouvé tenu entre les
abstractions lointaines de la géopolitique globalisée et l’ignorance de ce dont
on est issu. Ces cartes aux teintes confuses qu’on voyait encore au fond de certaines salles de
classes ou roulées au dessus des armoires me paraissaient aussi anachroniques
que les bocaux de formol au fond de la classe de sciences, à moitié éventés et
dont le contenu n’étais parfois plus identifiable, les rares bureaux qui
étaient encore de bois et non mélaminés, avec encoche pour y déposer le stylo
sans qu’il roule. Je crois confusément que l’école m’apparaissait alors comme
le lieu d’une survivance qui allait en se défaisant, quelque chose de vaguement
en dehors de la vie qui se menait. Ce dont ces quelques restes poussiéreux
disaient. Et moi, cancre malgré moi, je flottait là-dedans, entendant des
choses qui n’imprimaient pas en moi, ne parvenant pas à me remplir de toutes
ces quantités de mots et de papier. On pouvait me faire répéter dix fois, vingt
fois ; dès qu’un instant passait la chose s’absentait comme le fait une
image lorsqu’on ferme les yeux, après une brève persistance rétinienne. Là où
certains esprits voyaient en la carte un formidable outil de lecture du
territoire donnant l’aplomb nécessaire à une vision claire des choses, je ne
voyais que signes mouvants, bactéries frayant sous la lunette d’un microscope
ou polypes ondulant sous la surface de l’eau. Peut-être est-ce ce que l’on
appelle l’immaturité, cette façon de s’en remettre à l’imagination et ses
dérives ouatées plutôt qu’aux boulevards Haussmanniens de la raison ? On a
du expliquer mes échecs scolaires comme ça, en partie, avant de diagnostiquer
la dyslexie. Timide et rêveur et qui déjà dessine dans les marges. Peu importe
au fond les mots que l’on met là-dessus. Encore que. D’un côté on parvient un
peu à comprendre, du moins on a quelques pistes.
Toujours est-il, je suis le produit de mon époque,
j’appartiens à une génération. Si j’en défini mal les contours, il est question
de désillusion, de mouvement un peu confus, du moins sans dynamique claire, de
ne se fier à rien qu’a ce mouvement qui périme chaque instant tout en donnant
l’impression de n’aller nulle part. Nos enthousiasmes répétés et passagers pour
quelques progrès techniques qui vont avec les premières possessions que nous
permet notre âge ont pris une tournure un peu lasse, blasée. Que l’on se dirige
tous plus ou moins, massivement vers le bac, comme un troupeau, ne donnait pas
davantage de sens. On ne se précipitait pas, une fois l’âge, pour voter. On
griffonnait des moustaches aux affiches de tous les partis. On se démerdait
tant bien que mal pour s’en tirer comme on pouvait, sortir de ce merdier dont
on se figurait encore mal l’étendue, tout en présageant intuitivement qu’il
devait être vaste. Au lycée, on ne comprendrait que la philosophie de
l’absurde.



